25.02.2008
Sur les routes
Et le wi-fi, il n'y en a pas partout. Mais quand il y en a a porté de main, vous pourrez suivre la route à cet endroit.
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15.02.2008
Rétroviseur
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25.01.2008
456
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06.12.2007
Cher délateur,
Tu te gausse et jouis presque de ta logorrhée désarticulée. Tu prêches l’introspection et l’amour achetés au rabais pour moitié à ton dealer et pour moitié à la boutique ésotérique du coin de la rue. Tu ris, ho oui, tu ris, et c’est fort bien, des quolibets que tu appelles de tous tes vœux en jetant ton pavé normalisé dans une mare désorganisée de vanupieds errants.
Tu t’excites à montrer du doigt cette haine fantasmée chez le naïf, tu le pousses dans ses intimes retranchements et tu te branles, le croyant acculé à ses ultimes arguments.
Le naïf, cher délateur, n’a pas une once de ta haine perfide, non ; le naïf porte en lui toute la colère face à l’injustice – face à ton injustice, celle des lâches - qu’il ne peut comprendre dans son infini amour de l’autre.
Ton esprit est trop gourd pour saisir toute la différence qu’il y a entre haine et colère. Pourtant c’est si simple ! La haine, cher délateur, c’est ce cocktail abscons de peur et de lâcheté qui font rejeter l’autre, c’est ce qui te fait voir l’ennemi là où se trouve la victime parce que ton esprit est trop engourdi et trop ignare pour faire la différence entre causes et conséquences ; c’est ce retrait derrière l’ordre sacrosaint, cette fuite derrière la sécurité des uniformes au service de l’uniformisation, derrière ton ignorance de l’histoire, des histoires : des grandes et des petites. Ta haine ne sait que détruire. Ta haine, c’est ce rejet du sale, du faible, du qui sent mauvais, du qui pue de la gueule et des aisselles, du qui explose quand on le chatouille une fois de trop là où ça fait mal. Ta haine, c’est la peur de l’explosion de tes certitudes acquises à coup de lois, de normes, de coups de matraque, d’embastillage de tout ce qui gueule trop fort. Oui, au fond de toi tu as peur et tu as raison d’avoir peur.
Face à ta haine grandissante s’épanouit la colère des naïfs. Chaque coup de mot que tu donnes, c’est un coup de pied qui se prépare dans ton cul trop gras d’embourgeoisé sécurisé. Chaque claque virtuelle que tu ris d’avoir donné, c’est un coup de tronche qui se prépare sur ta petite gueule surprotégée.
La colère, cher délateur, quoiqu’elle frappe ne détruit pas, si ce n’est ton monde aseptisé de crétins sous vidéosurveillance. La colère des naïfs s’accumule à l’orée des normes bienpensantes que nous feignons d’accepter, résignés. Sais-tu ce qui se passe, cher délateur, quand un tel barrage cède ?
Déferlement de colère.
Chaos salutaire.
Et dans ce chaos, les premiers que la colère pend par les couilles, ce sont les délateurs.
A bientôt, cher délateur : j’ai hâte de te retrouver au prochain déferlement de colère.
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05.11.2007
Morale
La morale a jadis fait naitre des illusions. Une fois son bec cloué, à la morale, que reste-t-il de rêves minaudés au clair de lune ? Tangible réalité vs phantasme (heureusement ?) inaccessible, réalité gagnante. Douceur saccadée sans espoir : rien n’est éternel. Rien ? Le lien infime, invisible et impalpable, peut-être. Ou est-ce encore illusion ? On a beau la chasser, la morale, elle s’insinue, vicieuse, au travers les tissus échancrés des faiblesses. On n’y prend garde, et la voilà qui culpabilise à coup de bien/pas bien, futilité à fonction de dos d’âne ralentisseur ; la morale s’attaque même à l'évolution.
10:10 Publié dans Spirale | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : morale
24.10.2007
Le retour de la créature
Une petite créature insignifiante se baladait sur un chemin escarpé à la recherche de ses semblables.
Elle avait traversé bien des villes et des villages, bien des campagnes et des montagnes, traversé sur de frêles embarcations rivières et océans et pourtant, elle n’avait croisé personne. Il y avait ce souvenir confus qu’il en existait d’autres, des semblables différents et nombreux. Elle ne se souvenait pas de ce temps là clairement, c’était une impression diffuse qu’un jour elle n’avait pas été seule. Un jour, elle s’était éveillée sans mémoire. Avant, il n’y avait que sensations, après, errance solitaire.
Elle se souvenait de la première fois qu’elle avait trouvé une ville sur son chemin sans fin. Elle avait tout de suite su que ces immenses bâtiments n’avaient pu qu’être construits par des êtres semblables à elle. Elle se doutait également que ces étranges lieux avaient du en abriter pléthores. Pourtant, elle avait eu beau fouiller partout, chaque maison à moitié effondrée, chaque usine désaffectée, chaque parc dont la végétation commençait à se propager au-delà des anciennes limites auxquelles on l’avait astreinte, elle n’y avait trouvé personne, ni vivant ni mort.
Elle y avait passé des semaines, puis, la difficulté de se nourrir en ces lieux avait été telle qu’elle était repartie vers les bois. , puis vers une colline où elle trouva un village, puis une autre colline, et une autre ville.
Parfois, épuisée, elle s’était installée dans un bois ou dans un village vide. Elle restait des heures à essayer de se souvenir. Sans grand succès. Elle revoyait défiler les paysages qu’elle avait traversé, elle pouvait sentir le vent de cette plaine, le goût de l’eau de cette rivière, le chant de cet oiseau, mais rien n’apparaissait d’avant ce jour où tout commença, où tous les autres disparurent.
C’est en songe qu’ils apparaissaient parfois. Des foules entières de gens bruns ou bonds, clairs de peau ou noir ébène, petits ou grands. Il y avait des songes de foule rieuse, de foule en pleurs ou en colère. Dans d’autres songes il n’y avait qu’un autre, joyeux ou railleur, tendre ou violent.
C’était toujours pour elle un grand émoi que de s’éveiller après un de ces rêves. Et ces matins là, elle marchait plus vite et plus loin, attentive à chaque bruit, scrutant l’horizon avec intensité. Mais l’horizon était toujours brumeux.
(à suivre, ou pas)
21:00 Publié dans Labyrinthe | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : conte
09.10.2007
L'âme à nue: curriculum vitae
Ce texte est un crachat glaireux à la face de la nostalgie.
L’alcool a coulé à flot, ce soir. Surtout dans ton gosier. Je t’ai croisé trois fois en dix ans. Depuis dix ans tu dis ton malheur d’être alcoolique et noies ta culpabilité dans les vapeurs éthyliques. Depuis dix ans, ton ventre gonfle, tes traits s’avachissent. A trente ans, tu ne t’es construit qu’ennui et frustrations. Tu as parlé plus tôt de sexe avec la bave aux lèvres, les femmes sont pour toi des créatures mi harpie mi gorgone, hideuses d’être restées inaccessibles ; tu cris à l’hérésie lorsque la musique jouée ne correspond pas à ton insatiable nostalgie : ta vie est un disque rayé condamné à répéter les mêmes phrases jusqu’à ce que quelqu’un, peut-être, mette un coup de poing sur la table. Tu vas déraper : tu dérapes toujours quand tu as bu. Et te voilà qui te dresse, le cou tendu de rage, le dos raide sous le poids de la colère, la voix tremblante de haine. Entre une éructation et un grognement, tu étanches ta soif de vengeance :
« Les fous à la camisole ! Les voleurs au cachot ! Qu’on pende les criminels par les couilles ! »
Ta tension monte. Tu aiguises ton verbe et prépare une flèche que tu veux empoisonnée, quand enfin tu lances ton ultime attaque :
« La vie, ça n’est pas des fleurs et des petits oiseaux : remets les pieds sur terre ! »
Plouf. L’attaque était un coup dans l’eau si dérisoire qu’il ne fait pas même se rider la surface.
Entendons-nous bien, petit bonhomme : il n’y a nulle haine dans mon propos, parce qu’il n’y a jamais eu de place pour la haine. Il n’y a pas de colère car elle est toute occupée, braquée sur le monde, sur les puissants, les pollueurs et les avares. Du mépris ? Oui. Je méprise les lâches.
Tu parles de la vie ? Alors laisse-moi te narrer, petit bonhomme, cette vie qui est comme un roman.
Au départ il y a toujours une pleine lune pour illuminer une évidence, suivi d’un rêve, toujours le même. Un serpent qui ondule : une mue qui se prépare. Un songe brumeux : une porte. Un choix : un pas. Et derrière, un escalier.
Au départ, en cet instant hideux où l’on m’arrache à la douceur amniotique pour me plonger dans la blancheur chirurgicale, il y a une pleine lune cachée sous un orage.
Un cri déchirant à mettre en péril l’infini silence du monde après son inéluctable fin ou avant son commencement. Le couperet de la réalité tombe : il va bien falloir vivre.
Enfant, je vivais au cœur de la ville, dans un chalet rose à mille lieux au dessus du raz des pâquerettes. Comme il sied en occident, ce fut une ère d’apprentissage de la solitude. Pour toute ouverture sur le monde une lucarne donnant sur une usine. Et l’œilleton de la littérature qui ouvrait sur le monde merveilleux de l’imagination. Spirale des mots qui mènent aux idées, des idées à l’action puis des actions aux idées, des idées aux mots.
Les lettres comme point de départ d’un œil sublimatoire.
On m’accusera plus tard de mensonge sans saisir que je vis seulement tout intensément. L’anodin n’existe pas. Une fleur ne cessera de contenir toute la beauté de l’univers, le chant d’un oiseau tout l’appel de la vie.
Les adultes malgré eux m’apprendront que leur monde est laid et vain, vaniteux, hypocrite, inconséquent, violent et malsain. Quelques uns pourtant furent différents, les Petits Princes du monde. Un père dur mais si infiniment curieux. Une mère enfantine et si profondément spirituelle. Un paysan si respectueux de la vie, qu’il me réveillera au milieu de la nuit pour offrir à l’enfant de la brique et du béton que je suis, le miracle de la vie : la naissance d’une brebis ; tendre vieillard que je verrais plus tard transformé en pleureuse pour une abeille qui se noie. Il doit être mort, aujourd’hui.
Première confrontation à la mort et cette immense culpabilité de ne pas être triste. Plus tard j’apprendrais qu’il n’y a pas de remord à avoir : la mort fait naitre la vie.
La perversité de l’école. Apprentissages inutiles, ennui. Des adultes si désespérément sûrs de leur supériorité. Des enfants si désespérément futiles. Le libéralisme commence à sévir. Je ne comprends pas encore les tenants et aboutissants de la Bête, mais je perçois déjà la bêtise consumériste. Il y a dans la conscience une indubitable part innée. Vient la découverte d’une bible dans le grenier et de lames de rasoir dans la salle de bain. Prières et supplications. Cri silencieux d’incompréhension dans la mutilation.
Période opaque à peine percée de trous de souvenirs troubles.
Une autre pleine lune, trente ans après la première. L’orage est passé. Le songe annonce qu’un jour il faudra bien mourir. D’une porte à une autre, puisqu’il y aura l’ultime il faut en pousser autant qu’il s’en présente ; les pousser toutes pour découvrir ici la beauté, la joie ou la tendresse ; et là le grand Chtulu, monstre miroir ; ou l’indomptable Bêtise.
Où se situe la première porte ? Je ne saurais le dire. L’adolescence a perduré au-delà des limites habituellement admises. Le chaos, la déconstruction, le tâtonnement, le doute abscons, les certitudes illégitimes, autant de heurts et de déconvenues auxquels il faut faire face dans un monde propice à l’angoisse. Se protéger de ce monde comme un phoque se protège du froid.
Et puis le grand clash salutaire à coup d’excès hallucinatoires : une porte poussée et derrière six mois de confrontation à soi-même, d’annihilation dangereuse de la barrière vitale entre conscient et inconscient. L’escalier se dérobe ; psychose paranoïaque et la terre glaise pour issue. Sept démons plus tard, je suis guérie, grandie.
Puis peu à peu la maturité fait son œuvre. Un jour, on s’éveille entouré de tout le confort moderne de l’économie libérale. Un contrat à durée indéterminée appartement trois pièces lit chauffage baignoire réfrigérateur-rempli radioréveil chaine hi-fi télévision téléphone portable abonnement soirée-du-samedi-soir. Un jour, on s’éveille dans un monde qui marche sur la tête. Sans-papier, sans-travail, sans-logis, sans-amour. Expulsions matraquages grèves-de-la-faim incendies misère colère.
Dire merde et survient un grand jour : celui de tout quitter, de se libérer du connu et de partir tête haute sur des chemins escarpés. La route, la grande route, sans but, sans retour possible. Moinesse errante, sébile et crâne lisse marchant jusqu’à plus soif d’air et de pas. Se perdre sous la canicule pour découvrir la jouissance de l’eau fraiche ; ahaner dans les montées et comprendre soudain qu’on n’est jamais seul : sur les chemins pentus de l’espérance, toutes les mains tendues jadis nous poussent vers un pas de plus. Dormir sur un quai de gare avec d’autres voyageurs égarés et découvrir le langage du cœur sur la verticale du quai de Babel. Dans un train de montagne qui se traine le long d’un lac au fond duquel trônent, visibles, les vestiges fantomatiques de villages inondés, apprendre mille choses enseignées par un contrôleur plus enjoué par son paysage natal que par son devoir professionnel. Dans un décor de Giono, être surprise par la grêle, réveillée par un sanglier de mauvais poil, entendre sonner les cloches d’une église toute proche, découvrir le lendemain que l’église est abandonnée et la toile de tente plus résistante à l’orage que les toits du village et le surlendemain que le lieu est riche de légendes de jeunes femmes s’y égarant la nuit et y perdant la raison. Se faire chasser d’un square par un fantôme qui vous entre dans l’oreille à l’instant où les cigales se taisent. Exulter devant cette pleine lune orange, immense, troublée par la chaleur, qui surgit par-dessus la mer du sud.
Des rêves, des fleurs, des oiseaux et des cigales.
Cigale dans sa pinède, et un bout de tôle pour se protéger des intempéries au milieu d’autres tôles que d’autres subissent. Divorcés sans le sou, légionnaires en retraite, femmes battues et sans doute quelques fuyards. Mistral de face et douches froides. C’est une nouvelle porte, un nouveau choix, un nouveau pas. L’apprentissage du paradoxe et la tentative de propager la contagion dans la vicieuse administration. Une porte d’entrée professionnelle servie sur un plateau. Un bureau minuscule, surpeuplé de saltimbanques et de musiciens agrafés sur les murs : un univers entier prêt à accueillir quiconque souhaite y entrer. Nombreux sont celles et ceux qui en poussent la porte : jeunes humains oubliés du monde ; gitan exclu du clan, punk à crête avec chien, squat et bancs publics, sortant de prison, artiste en devenir déjà maudit sont venus se joindre aux saltimbanques dans ma galerie de portraits. Parce que je ne peux pas oublier, aller chercher l’un dans un squat jonché de seringues, pousser l’autre dans une carrière de prestidigitateur plutôt que de pickpocket. Et cet autre qui me tombe dans les bras, oubliant l’image qu’il s’est construite, cet autre que je retrouverais dans un train des années plus tard, souriant et heureux.
Sur cette ancienne route menant au bagne j’expérimente un jeu dangereux : l’intégrité gagnée à la force de l’inconscience. Icare de ce nouveau monde, il en résulte des cicatrices de trous, de clous, quelques traces sur la peau.
Quelques écueils neuronaux, quelques dérapages émotionnels, mais, protégée par un ange guerrier en retraite, étrange père par intérim autoproclamé, j’apprends vite que l’excès est sans issue alors je prends celle de secours.
J’envois une lettre, une seule, dans l’unique structure d’une ville qui en compte cent où je veux œuvrer. Convocation. La porte s’ouvre sur un regard : pas besoin d’en dire plus : je commence tout de suite. J’ai déjà commencé.
C’est parée de tous les accessoires de l’apprentissage de la féminité que j’emprunte l’échelle branlante vers les méandres poisseux des égouts du monde. Je pousse une porte qui s’ouvre sur une rencontre. Des rencontres. Avec un guide, un lieu, un univers ; rencontres de moi-même, des folies, des excès ; rencontre de l’étincelle dissimulée sous le sourire sans dents ; rencontres de la vie, de mon âme: de la mort. Une école sans table ni chaise où chacun est un maitre. Apprendre à travailler avec ce que l’on est. Nulle tricherie possible. Apprendre la juste proximité : la distance est un leurre, la fusion un poison.
Des portraits du monde entier, un nouveau Babel : le monde en est jonché. Découvrir la tendresse, douce, gratuite, réservoir infini de vie.
Rencontre d’un univers sans fleur et sans petits oiseaux, et pourtant, un soir d’extrême fatigue, de lassitude, même, un bouquet volé surgit au bout d’un bras percé. Ici pas de cigales, quelques rats qu’on entend sous le plancher. Mais un soir, la musique qui fait pleurer ce grand échalas roumain. Je ne comprends pas les mots, mon frère, mais je saisi l’émotion. Ce soir là, tous les oiseaux de Roumanie lui égaillait le songe.
Vivre la nuit dans cette bulle irréelle aux côtés de criminels, violeurs, braqueurs, dealers, agresseurs fantasmés et réels avec cette viscérale conscience du tristement humain. Se frotter à la faune et aux pathologies des marécages urbains : pustules, abcès, virus, gale, poux, puces, tuberculose, sang, mort, folie furieuse, faim, prison, errance. Ne manquait que la peste.
Ton plus viscéral dégout contre ma plus grande joie. La mort fait naitre la vie.
S’il est des portraits que l’on garde accrochés dans la galerie des trippes, d’autres prennent place dans celles du cœur. La magie de rencontrer un ami. Vivre chaque instant, côte à côte : le quotidien, le ludique, le grave, le sévère, le triste, le mélancolique, la joie ; partager un toit, un emploi, des passions, des doutes, des connaissances, des désespoirs, de la musique, de la danse, des rires et des chants, des pays, des langues. Apprendre l’autre et l’accepter dans sa plus imparfaite intégralité. Qu’aucun de nous ne soit jamais ni maitre ni valet. Epitaphe de vie.
La porte se ferme sur un cadavre et s’ouvre sur les collines de la joie.
Ma vieille voiture achetée dans un quartier peu recommandable d’une ville qui ne l’est pas moins perd le cerveau de ses freins sur la route. Peu importe. Un plateau à redescendre et un embouteillage permanent qui me permet d’atteindre la vallée sans encombre. Il est tard : la nuit est tombée. J’ai avalé mes premiers longs kilomètres motorisés dans un véhicule aux vitres condamnées, sous une chaleur estivale intense. J’arrive épuisée et béate.
Il fait beau pourtant l’instinct me pousse vers la cour d’un petit hôtel. Là se dresse une porte annonçant celle qui suivra. Une table est dressée. Les convives, pèlerins en dilettante de Compostelle, parlent une langue qui m’est chère : ma langue maternelle. Cafougnettes et fous rires. Repas gargantuesque. Au petit matin, la note a été payée avant mon réveil.
C’est une dame très âgée qui m’accueillera, refusant de me laisser dormir sous la toile. Elle me prête un toit. En échange je tire l’eau du puits et l’aide à confectionner des confitures de prunes. Comme si son accueil ne suffisait pas, elle m’aide encore à trouver un logement.
Bref retour sur les bancs de l’école. Réapprendre l’insouciance. Un rôle d’ainée et des prétentions vite balayées. L’expérience est une lanterne qui éclaire le passé.
Des nuits au pied de falaises qu’on m’apprend à grimper, des bivouacs dans des grottes, sous le nid des vautours, au fond de vallées où l’on s’attendrait presque à voir surgir un loup, où l’on voit surgir un couple de blaireaux. Du théâtre, de la marche, du grand air, du feu, du bonheur. Rencontres et re-rencontre : de vieux amis de squats en errance musicale par ici pour une nuit incroyable de fête et de tendresse. Au petit matin, rentrer sous la pluie et trois jours après, début de pneumonie. Peu importe !
Dix jours plus tard départ pour la Roumanie. Neuf milles kilomètres avalés. Frauder les bateaux à Venise, se réveiller hilares dans un champ au milieu d’une ville où l’on s’est endormis ivres. Passer les frontières sans pot d’échappement, le faire ressouder plus loin dans un improbable garage d’un autre temps. Des douanes et des gendarmes. Finir à poil et en rire. Entrer dans le pays, voiture dans un fossé, patron de bar armé d’une batte de base-ball, grosse trouille et gros fou-rire. Pays ravagé par l’égoïsme. Mômes au nez plein de colle. Racisme. Mélancolie. Brutalité de la réalité. Une amitié grandissante pour un être incroyable sous les pas duquel poussent les fleurs dans ce pays bétonné par le communisme et ravagé par le nouveau libéralisme sauvage.
Rentrer.
Impossible retour à la pernicieuse réalité : la routine est la mort. Tâtonnement : rester ? Partir ? Pour aller où ?
Clôturer l’aventure par un voyage dans les montagnes à cinquante amis. Le cœur qui explose de cet amour multiplié par cinquante. Et après; que faire ?
Face à l’hésitation: errer et frapper à toutes les portes.
Rencontres de tribus d’illuminés, de communautés libertaires, d’improbables habitations en bois, à roues, en toile. Une équipe de charpentier d’un autre temps, d’un autre espace qui œuvre au sublime. Les techniques ancestrales font se dresser peu à peu tantôt une coque de bateau, tantôt une chapelle médiévale selon le regard qu’y portent des voyageurs qui s’égarent ici. Quiconque s’y sent bien est invité à rester dans ce havre en construction au cœur d’une étrange forêt qui murmure. Dolmens et tumulus. Rêves étranges. Nuits agités. Fin du chantier sur des accents de sabbats.
Une maison accueille mes doutes : j’y tourne comme un lion en cage. La porte de la cage s’ouvre sur celle de la famille, la conscience naissante que le demain est aussi dans l’hier.
Retour à la terre meurtrie des labyrinthes du sacrifice et de la rage. Les fourmis du passé jaillissent le dos chargés du poids de l’histoire subie. Mes grands-pères ne figurent guère dans les annales officielles de la révolution industrielle. Reste une rage enfouie, couvée. Aviez-vous cru que nous oublierions Courrière ?
Découvrir ma propre famille. Soigner les plaies de mon sang. Me confronter à l’adolescence meurtrie pour soigner mes propres meurtrissures. C’est un bateau qui m’emmène sur le canal du bout de la rue, canal qui mouillait mon école et que je n’avais jamais regardé. Un bateau au chargement humain brisé avant d’avoir eu le temps de se construire. Un équipage divers, riche de ressources humaines si mal exploitée : exploitée tout court.
Jamais je n’avais assisté impuissante à un tel gâchis de volonté. Economie de bout de chandelle et corruption. Maltraitance institutionnelle. Harcèlement. Face au mépris et à la haine, on danse d’un pied sur l’autre, de la toute puissance à l’anéantissement moral. Il faudra encore un voyage et encore une rencontre pour que j’abandonne le combat : nul ne peut gagner seul face à une hydre multitête gavée de pouvoir jusqu’à l’écœurement. Peu importe. Un sourire relèvera.
Je baisse les bras, momentanément brisée et flottant dans la sphère du non-faire. Quelques errances partielles, un retour au pays de mon cœur, quelques scènes arpentées dont la plus généreuse : celle dressée sur la terre de mes aïeux. Un conte social et moderne pour rendre à ce pays ce qu’il m’a offert : lutte et espoir. Transe du narrateur.
L’heure a sonné d’un nouveau départ.
Je ne sais jamais où aller, alors je fais une prière, une seule pour moi-même en ces instants : s’il te plait, madame la vie, je souhaite trouver un logement au chaud pour l’hiver : je le veux, mon bout de terre, et on ne gagne de l’argent qu’en n’en dépensant pas. Abracadabra à la première pleine lune qui passe, me voilà convoquée au centre du pays pour être payée à être et à habiter.
Tout reste à construire, mais ton coup d’épée dans l’eau, petit bonhomme, me fait réaliser le chemin parcouru : les cicatrices ne sont plus des plaies béantes.
Des regrets ? Un seul. Un geste qui dit non quand toute mon âme dit oui. Un geste timide et doux, une promesse d’éternité, mais la peur de l’infini m’a fait reculer. Un regret, mais tout n’est pas fini. Un vieux fou errant, Moha ressuscité, l’a dit : « le soir, mademoiselle ! Le soir ! ». Et c’est à peine le début de l’après-midi.
Tout au long de la route se dressent des portes, parfois invisibles, parfois d’or, de bois, de sucre, d’épines ou de barbelés. Derrière chaque porte, un escalier qui monte, qui descend ou qui se dérobe. Sur chaque palier, il y a des formidables toi si généreux, si intègres, si savants, si justes. Toi si différents, si contradictoires, si improbables. Des Toi qui guérissent, aident, bousculent, approuvent, contredisent, nourrissent, regardent, écoutent et aiment.
Ce que tu prends pour naïveté n’est que la voile de la vie dans laquelle souffle le vent de l’espoir, poussant ma frêle embarcation sur un océan de curiosité à la découverte de l’étincelle de beauté qui se trouve en toute chose. Ce que tu prends pour de la prétention n’est que la gratitude pour tout ce que la vie offre de rencontres et d’apprentissages. Ce que tu prends pour orgueil est seulement l’acceptation de ce que je suis. Imparfaite et privilégiée. Ca n’est pas moi que tu hais, c’est le miroir que je te tends.
Cela est dit, il y a donc place pour autre chose.
La vie, les fleurs et les oiseaux.
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